Adresse de la Délégation lettone à la
Conférence de la Paix, le 10 juin 1919.
Protestation du Conseil National Letton contre la politique
allemande dans les pays lettons. (fin 1918)
La nation lettonne, confiante en la victoire de la justice et du droit a consenti
à de lourds sacrifices d'or et de sang dans sa lutte tenace et enthousiaste
contre les tentatives de l'Allemagne pour conquérir et asservir les nations.
Malgré ses efforts, les troupes ennemies réussirent en février
1918 à occuper toute la Latvia (Lettonie). Les progrès de sa vigoureuse
et florissante activité économique furent arrêtés,
l'évolution régulière de sa vie intellectuelle et morale fut
interrompue, ses fermes productives et ses riches cités furent détruites
par le feu. Ses villes qui naguère étaient pleines de vie et
d'activité sont enveloppées aujourd'hui dans un silence de cimetière.
Environ 70 % des habitants de la Latvia ont quitté leurs foyers de gré ou
de force, et la plupart d'entre eux vivent aujourd'hui comme réfugiés en
Russie. Des 800.000 habitants de la seule Courlande, il ne reste que 210.000 habitants
dans les territoires provisoirement occupés par les Allemands ; et des 550.000
habitants de Riga il n'en reste que 200.000 sous le joug allemand.
Le Traité de Brest-Litovsk frappa la Latvia encore plus cruellement. D'après
ce prétendu Traité de paix, la Courlande et Riga, avec les territoires
avoisinants, ont été constitués en protectorats allemands ; le reste
de la Livonie, habitée par des Lettons, c'est-à-dire les districts de Wenden,
Wolmar et Walk, devront être occupes par les Allemands �jusqu'à ce que la paix
et l'ordre soient rétablis, d'accord avec les voeux de la population locale", tandis
que la province lettonne de la Latgale a été séparée du reste
des pays lettons. Ainsi les pays lettons, habités par une seule nation, et
possédant une civilisation commune, et des aspirations politiques et économiques
semblables sont scindés en trois groupes séparés, entre deux Etats
différents, et sont assujettis à deux régimes politiques entièrement
différents. Le traité de paix de Brest-Litovsk est un acte de violence odieux
qui menace directement et délibérément l'existence nationale, politique
et économique de la Latvia. Ce traité est un des plus grands crimes qui aient
été commis contre la civilisation. De plus il est en contradiction directe avec
les principes de la démocratie et le droit des peuples à disposer
d'eux-mêmes, que l'Allemagne elle-même avait proclamés avant la conclusion
de ce traité.
Les autorités allemandes des territoires envahis ont imposé à la Latvia de
lourdes chaînes, dans le but précis d'étouffer sa vie intellectuelle et
économique. La germanisation de l'administration et de l'instruction publique a
déjà commencé dans la Latvia. Les personnes qui sont placées sous
la dépendance des propriétaires fonciers allemands sont nommés aux
fonctions municipales dans les campagnes et dans les villes. Les instituteurs capables sont
chassés et remplacés par des personnes ayant des tendances germanophiles sans qu'il
leur soit nécessaire de présenter d'autres qualifications pour l'enseignement. La
liberté de parole, la liberté de la presse ont été supprimées
et la vie publique est soumise à une oppression de tous les instants. Les communications
locales elles-mêmes sont entravées par tous les moyens et l'espionnage politique se
fait sentir dans toutes les manifestations de la vie publique et sociale. Le retour des
réfugiés de guerre est retardé par des difficultés sans nombre.
La Latvia n'a aucune aspiration politique ou nationale, aucun intérêt
économique ou intellectuel communs avec l'Allemagne. Confiantes uniquement en leur
puissance militaire actuelle, les autorités allemandes dans les pays lettons font tout
leur possible pour imposer 'à la Latvia l'impérialisme et le militarisme allemands,
et le sort de Posen ou de l'Alsace-Lorraine menace déjà le pays. Tous les Lettons,
ceux qui sont restés dans leurs foyers ou ceux qui sont revenus dans leur pays, comme
ceux qui sont encore réfugiés de guerre dans la Russie chaotique, sont
opposés à l'annexion de la Latvia par l'Allemagne sous n'importe quelle forme.
Pour donner à leurs actes de violence une apparence de légalité et de
moralité, les autorités allemandes des pays occupés s' empressèrent
de créer des �landesrats � pour chacune des provinces de la Latvia. Les membres de ces
assemblées sont les présidents des Conseils ruraux et les maires nommés par
les Allemands, ainsi que les représentants de la noblesse allemande. Les �landesrats�
prétendent être les vrais représentants de la population lettonne et parler
en son nom lorsqu'ils prennent des �décisions�. Ces assemblées usurpent les droits
de la population de la Latvia et ne parlent qu'en leur propre nom lorsqu'elles se prononcent en
faveur d'une annexion de la Latvia à l'Allemagne. Les landesrats, qui ont été
créés par les autorités allemandes, n'ont aucun droit, ni légal ni
moral, pour parler et discuter au nom de la nation lettonne, de l'avenir de la Latvia. Ils ne sent
pas élus par les habitants de la Latvia, mais sont nommés par les autorités
allemandes. Ils ne représentent pas la nation lettonne, mais uniquement la noblesse
allemande et ne parlent que sous la dictée des impérialistes allemands. Les Lettons
forment 80 % de la population de la Latvia, contre 7 % d'Allemands, et cependant les Lettons
n'ont qu'un très petit nombre de représentants aux landesrats dont les membres sont
pour les deux tiers de nationalité allemande ; et sur cette majorité des deux tiers
la plupart appartiennent à la noblesse allemande qui possède toutes les grandes
propriétés foncières. Pour montrer le respect que les �landesrats� de la
noblesse allemande ont pour les intérêts et les aspirations de la Latvia, il suffit
de citer leur résolution en faveur d'une cession de la Courlande, avec toutes ses richesses,
et après tous ses sacrifices en vies précieuses, au militarisme allemand. Et pour
montrer la façon dont ils comprennent les besoins des classes laborieuses, il suffit de se
reporter à un discours fait à Berlin par un membre du Landesrat de Courlande le
pasteur Bernewitz, surintendant de l'église de Courlande, qui déclara que le sol
même de la Courlande appelait des colons allemands. A l'heure actuelle, 70 % des habitants
des campagnes, en Courlande, se voient dépouillés de la possibilité
d'acquérir un petit lopin de terre pour la possession duquel ils ont lutté depuis
tant d'années avec une énergie croissante.
Le 8 mars 1918 le Landesrat de Courlande décida de rétablir le duché de
Courlande et d'en offrir la couronne à la dynastie des Hohenzollern. Le 12 avril le
Landesrat uni de Riga, de Livonie, d'Esthonie, et de l'île d'Oesel, résolut de
créer une Monarchie Baltique, et cette fois encore la couronne fut offerte à
l'empereur d'Allemagne, qui, en sa qualité de roi de Prusse, devait créer une
union personnelle entre le Royaume de Prusse et l'Etat Baltique. Le gouvernement allemand
vient maintenant de donner des instructions en vue de la conclusion d'une convention militaire
et économique entre l'Allemagne et le duché de Courlande.
La position géographique de la Latvia sur le littoral de la mer Baltique donne à
la question lettonne une importance internationale et une signification mondiale.
Cette question n'a point été résolue par le traité de Brest-Litovsk,
et elle ne peut être résolue par les Landesrats de création allemande. Elle
doit être résolue à la Conférence Générale de la paix,
avec la collaboration de la nation lettonne, et conformément aux intérêts
supérieurs de la civilisation.
Le 4 avril 1915, le Conseil National Letton, qui représente l'ensemble des partis
politiques lettons, les organisations centrales des institutions communales et publiques,
à l'exception des socialistes d'extrême gauche et d'une poignée de
monarchistes germanophiles, adressa une protestation énergique au Chancelier impérial
allemand, le comte Hertling, Le Conseil provincial de Livonie adressa une protestation analogue
au comte Hertling et au commandant de la 8ème armée allemande, mais jusqu'ici le
gouvernement allemand a préféré garder le silence sur cette question.
Tous les partis politiques lettons, sans exception, sont unis pour l'irréductible
revendication de l'intégrité et de l'indivisibilité des territoires lettons.
En cette heure où les destinées de la nation sont en jeu, le Conseil National Letton
considère que c'est son devoir sacré d'adresser à toutes les nations et
à leurs gouvernements sa protestation énergique contre toute tentative de
démembrement des territoires de la Latvia et contre tous les faux commis par les Landesrats.
En même temps le Conseil National Letton soumet respectueusement les résolutions
suivantes, votées par lui, à tous les gouvernements alliés et neutres:
1. Le traité de paix de Brest-Litovsk du 3 mars 1918, qui visait au
démembrement de la Latvia, constitue un acte de violence contre le droit des peuples
à disposer d'eux-mêmes (droit reconnu par l'Allemagne elle-même comme devant
servir de base à ce traité avant sa conclusion), et ce traité doit par
conséquent être déclaré nul et non avenu.
2. Le Conseil National Letton dénonce les décisions des Landesrats comme des
actes de faux politiques.
3. Le Conseil National Letton est opposé à l'annexion de la Latvia à
l'Allemagne, ainsi qu'à toute union personnelle avec le Royaume de Prusse.
4. Le Conseil National Letton fait connaître que toute convention militaire et
économique qui a pu être conclue entre l'Allemagne et les Landesrats en Latvia
sont par les présentes déclarés nuls et non avenus par la Latvia et par
les Lettons.
5. Le Conseil National Letton proteste contre la violation de la liberté de la presse,
de la liberté de parole, du droit de réunion et du droit de circuler, contre la
suppression des droits individuels et contre la nomination illégale par les
autorités allemandes d'autorités publiques dans les villes et les campagnes de
la Latvia.
6. Le Conseil National Letton se considère comme le pouvoir représentatif
suprême de la Latvia jusqu'au retour des réfugiés et jusqu'à la
constitution définitive de l'Etat letton
7. Le Conseil National Letton demande un Etat letton indépendant et intégral de
Latvia, composé de tous les territoires lettons, avec des garanties internationales.
Par l'ordre du Conseil National Letton
le Département des Affaires Etrangères
Signé : J. Goldman,
Président du Département.
J. Seskis,
Secrétaire.
Petrograd, 1918.
Source:
cité p.26 , dans Henry de Chambon, Origines et histoire de la Lettonie, Mercure
Universel, Paris 1933.
Commentaires:
, Suisse Romande, 25 janvier 2001,
Mise à jour: 25 janvier 2001
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